Lorgues
" Il ne se considérait pas comme malheureux, sa vie c'était la route ; à priori, il avait choisi cela. I1 était un marginal certes, mais il ne se sentait pas inférieur aux autres, au contraire. Son image de poilu, d'ancien combattant blessé de la grande guerre était sa carte de visite ; son drapeau, c'était son patriotisme affiché et respecté. Il connaissait beaucoup de gens et il avait ses repères, il savait ou il serait bien accueilli. Ildisait de certains : c'est des braves gens et de tel autre: c'est un sa/aud ! Nombreux sont les vieux qui le reconnaissent quand je fais une exposition de photos dans un village du haut Var ; certains ont sa photo chez eux. Néanmoins, les gens l'évitaient (2) et les enfants l'importunaient souvent, alors il faisait mine de se lancer à leur poursuite. A Lorgues, j'étais le seul à le recevoir. Il passait regulièrement chaque année et ne manquait jamais de venir taper à ma porte. Mais il ne voulait pas voir un toit au-dessus de lui. Un soir de pluie battante, je lui ai offert de dormir, sinon sur le canapé du moins dans le couloir de ma maison, il a refusé et il est parti. Pourtant, quand il voyait nos enfants, notre vie de famille, sans doute que cela devait être un sujet de mèditation pour 1ui ; il voulait prendre les enfants sur ses genoux, leur caresser les cheveux. Eux, ils en avaient une frousse ! Un loup garou en vrai ! On parlait des gens, du temps, de la route mais jamais de lui, jamais du monde tel qu'il allait, sauf quelquefois de De Gaulle qu'il admirait."
|